Nous ne sommes pas venus faire du tourisme

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5–8 minutes

Dans la 23ème parole, Bediüzzaman Said Nursi condense en quelques lignes tout le programme de la vie humaine. Il annonce lui-même son intention : résumer les fondements de la mission de l’homme et de l’adoration, afin que soit compris le secret de la « forme la plus parfaite » dans laquelle le Coran dit l’homme créé. Autrement dit : ce n’est pas un compliment fait à notre espèce, c’est un cahier des charges.

Fonctionnaire, pas vacancier

L’homme, écrit Nursi, a été envoyé en ce monde comme fonctionnaire et hôte de passage. Les deux mots comptent.

Hôte : rien ici ne nous appartient, rien ne mérite qu’on s’y crispe. Fonctionnaire : nous ne sommes pas venus pour être servis, mais chargés d’une tâche.

Cette tâche se déduit de l’équipement reçu. Nursi a posé ailleurs la comparaison : là où l’animal reçoit une pièce d’or, l’homme en reçoit mille — facultés subtiles du cœur, amplitude de conscience, capacités sans commune mesure. Un tel capital n’a pas été confié pour se coudre un habit. La mesure des aptitudes donne la mesure des devoirs.

Le Paradis et l’Enfer : un appui, non un mobile

Nursi observe que Dieu, lorsqu’Il veut faire accomplir une tâche, l’assortit de motivations puissantes. Se nourrir est vital : la faim, l’appétit et le plaisir s’en chargent — nul ne risque de mourir par distraction.

L’adoration étant la plus haute des tâches, elle est encadrée de la même manière : par des encouragements intenses et des mises en garde redoutables. Le Paradis et l’Enfer sont des réalités, mais ils remplissent aussi cette fonction d’appui. La formule est nette : nous n’adorons pas pour gagner le Paradis, mais son existence rend l’adoration plus facile ; nous n’adorons pas par peur de l’Enfer, mais son existence empêche cette mission essentielle de s’interrompre.

Deux versants de l’adoration

Venu au monde, l’homme adore de deux façons :

  • devant les œuvres : c’est la contemplation réfléchie ;
  • face à Celui à qui l’on s’adresse : c’est l’invocation intime.

Deux devoirs, non pas un. Celui qui remplit vraiment sa fonction ici-bas est celui chez qui la contemplation et l’invocation sont l’une et l’autre accomplies. C’est là notre place propre dans l’existence : la seule que nul autre être ne vienne occuper.

D’où le déséquilibre bien connu de nos milieux. D’un côté des hommes de réflexion coupés de la pratique — une religion réduite à l’idée et au sentiment. De l’autre des dévots assidus mais sans travail de la pensée : la Loi observée dans une étroitesse de méditation. Il faut deux ailes. Le secret de la forme la plus parfaite ne se manifeste que dans leur équilibre.

Premier versant : la mission du regard

Nursi décompose la contemplation en gestes précis.

  1. Confirmer et s’émerveiller. Reconnaître avec obéissance la souveraineté du Seigneur manifeste dans l’univers, et en contempler les perfections avec stupeur. Regarder en étant encore capable d’être saisi : devant la nature, devant les événements, devant les épreuves, devant les versets.
  2. Annoncer. Nursi emploie l’image du crieur public : montrer aux autres les merveilles qui sont autant de broderies des Noms divins. La contemplation n’est achevée qu’une fois transmise — d’où la prédication, sans lassitude ni fatigue.
  3. Apprécier à sa juste valeur. Peser à la balance de l’entendement les joyaux des Noms du Seigneur, et leur donner leur prix par le discernement du cœur. Un maître calligraphe apprécie un trait comme nous en sommes incapables ; devant l’islam comme devant la création, nous restons des amateurs qui n’en mesurent pas la qualité. Le mot-clé est ici estimer, et c’est un exercice, une rampe de progression.
  4. Étudier les pages. Les feuillets de la terre et du ciel sont des lettres écrites par la Plume de la Puissance : les lire, les examiner, les comprendre, puis méditer avec émerveillement.
  5. Aimer connaître. Nuance décisive : il ne s’agit pas seulement d’aimer le Créateur, mais d’aimer Le connaître — prendre goût à la connaissance de Dieu, y trouver une saveur.
  6. Aspirer à la rencontre. Désirer ardemment paraître devant l’Artisan de toute perfection. Nursi retourne l’argument pour le rendre visible : si nous ne voyions partout que laideur, conflit et injustice, nous redouterions cette comparution et souhaiterions l’éviter. C’est parce que nous voyons ordre, fraternité, beauté et justice que naît en nous le désir de Sa présence — et ce désir naît de la création elle-même.

Second versant : la mission de la réponse

On passe ici de l’œuvre à son Auteur. Chaque geste divin lu dans l’univers appelle une réponse exacte, et Nursi les aligne comme les clauses d’un contrat :

  • Il veut se faire connaître par les prodiges de Son art → l’homme répond par la foi et la connaissance.
  • Il veut se faire aimer par les beaux fruits de Sa miséricorde → l’homme répond en Lui réservant son amour et en ne vouant qu’à Lui son adoration.
  • Il comble de bienfaits matériels et spirituels → l’homme répond par la gratitude : par l’acte, par l’état intérieur, par la parole, et s’il le pouvait par tous ses sens et tous ses organes.
  • Il manifeste Sa grandeur, Sa majesté et Sa beauté → l’homme répond Allahu akbar, subhân Allah et se prosterne dans l’effacement : les mots restent trop faibles, seul le corps peut achever l’aveu.
  • Il montre, en Riche absolu, Ses trésors sans fin → l’homme répond en demandant, dans la pleine conscience de son indigence. Là où la générosité est infinie, l’invocation n’est pas une mendicité : c’est la seule attitude convenable.
  • Il fait de la terre une exposition de Ses arts → l’homme répond mâ shâ’ Allah, bârak Allah, subhân Allah, Allahu akbar. Ces formules que nous récitons par habitude après la prière sont en réalité la finalité de l’exposition : le ciel est parfait pour que nous disions subhân Allah.
  • Il appose enfin sur toute chose le sceau de l’unicité, inimitable → l’homme répond par l’attestation, le témoignage, le service. C’est-à-dire : ne plus rapporter aucune chose aux causes apparentes, mais tout rattacher à Lui — chaque être cessant d’être regardé pour lui-même et devenant signe renvoyant à son Auteur.

L’homme véritable

La conclusion ne laisse pas d’échappatoire : c’est par cette double pratique — adoration et contemplation — que l’on devient un homme véritable. Le culte seul n’y suffit pas. Il doit être doublé de la pensée. Alors seulement l’homme devient, par la bénédiction de la foi, un lieutenant sur terre digne du dépôt qui lui est confié.

Nursi s’arrête sur ce mot de bénédiction, et le calcul est éclairant : soixante-dix années d’obéissance ne « valent » pas une éternité — mille ans, à la rigueur. Or c’est une vie sans fin qui est donnée. Voilà la définition même de la bénédiction : dans la foi, un effort minime ouvre sur l’infini.

Lieutenants sur terre, nous le sommes tous. Mais dignes de confiance ? Le dépôt est-il réellement porté sur les épaules, ou posé à terre ? La réponse tient entièrement dans ces deux colonnes.

L’avertissement final

Le passage s’achève sur une apostrophe : « Ô homme insouciant, créé dans la forme la plus parfaite, et qui par ton mauvais usage du libre arbitre descends vers le plus bas des degrés. »

Le point est capital : la chute ne vient d’aucun défaut de fabrication. Nous sommes tous créés dans la forme la plus parfaite. C’est par nos décisions, nos orientations, nos usages fautifs de la volonté que la descente s’amorce.

Suit le témoignage personnel : dans l’ivresse de la jeunesse et l’inattention, Nursi trouvait le monde beau ; au matin de la vieillesse, dessoûlé, il a vu combien était laide la face de ce monde qui ne regarde pas l’au-delà, et combien belle sa face tournée vers lui.


Reste l’examen que ce texte impose à chacun, et que Nursi formule comme une question à s’adresser à soi-même : – quel homme de contemplation suis-je réellement ? – à quel niveau se situe mon invocation — ma supplication, ma demande, ma prière ?

Puisque c’est très exactement pour cela que j’existe.

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