Bediüzzaman Said Nursi fut l’un des grands penseurs de l’islam au XXe siècle. Toute sa vie — savant précoce, combattant, prisonnier, exilé, écrivain infatigable — tourne autour d’une seule question : comment garder la foi vivante à l’âge de la science et du doute ? Sa réponse est une œuvre immense, la Risale-i Nur, les « Épîtres de la Lumière », écrite le plus souvent en prison ou en exil.

Naissance et jeunesse
Said naît en 1877 au village de Nurs, dans la région de Bitlis, à l’est de l’Anatolie ; il est le quatrième des sept enfants de Mirza et de Nuriye. Enfant déjà, il interroge tout ce qui l’entoure. Dès neuf ans, il parcourt les medresas de l’Est sans jamais s’attarder nulle part : une mémoire prodigieuse lui permet de retenir un livre après une seule lecture. Très jeune, il l’emporte dans toutes les joutes savantes de la région. Stupéfaits, les oulémas lui donnent le titre qui le suivra toute sa vie : Bediüzzaman, « la merveille de l’époque ».
Les années de Van et le rêve d’une université

Vers vingt ans, invité par les gouverneurs de Van, il s’y installe pour une dizaine d’années. Le gouverneur Tahir Paşa lui ouvre sa vaste bibliothèque, où voisinent les classiques religieux et les ouvrages de sciences modernes — histoire, mathématiques, physique, astronomie, philosophie. Said y fait une découverte décisive : la théologie traditionnelle ne suffit plus à répondre aux objections que la science moderne adresse à la foi. Il conçoit alors le projet d’une vie : une université dans l’Est, la Medresetü’z-Zehra, où sciences religieuses et sciences modernes seraient enseignées ensemble, chacune éclairant l’autre.
Deux signes achèvent de le décider. Un rêve, d’abord, où il voit le mont Ararat exploser tandis qu’une voix lui ordonne de « proclamer le miracle du Coran ». Puis un article de journal, où un ministre britannique déclare, le Coran à la main, qu’il faut l’ôter aux musulmans pour les dominer. Said prend alors une résolution qui commandera tout le reste : « Je prouverai au monde que le Coran est un soleil spirituel que rien ne peut éteindre. »
L’« Ancien Said » : le savant dans la cité
En novembre 1907, âgé d’une trentaine d’années, il gagne Istanbul pour obtenir le soutien de l’État à son université. À la porte de sa chambre, il accroche un écriteau resté célèbre : « Ici, toute difficulté est résolue et à toute question il est répondu — mais on ne pose pas de question. » Sa hardiesse dérange : pour avoir osé critiquer la politique du palais, il est un temps envoyé à l’asile ; le médecin chargé de l’examiner conclut qu’il a devant lui un génie hors du commun. On lui propose ensuite un traitement pour qu’il rentre chez lui et se taise ; il refuse : « Je ne suis pas un mendiant de salaire. Je ne suis pas venu pour moi, mais pour mon peuple. »
Lors de l’instauration du régime constitutionnel, il défend une liberté « conforme à la loi » et parcourt les places d’Istanbul et de Salonique pour apaiser les foules — « partout où je voyais un incendie, je courais l’éteindre », résumait-il. Après les troubles du 31 mars 1909, il est traduit devant une cour martiale. Sa plaidoirie, courageuse et lumineuse, lui vaut l’acquittement — et sauve aussi une quarantaine d’accusés jugés après lui ; elle sera publiée sous forme de livre.
Le sermon de Damas et la première pierre
De retour vers l’Est, il expose ses idées sur la liberté et la réforme dans plusieurs ouvrages, Münazarat et Muhakemat. En 1911, à la Grande Mosquée des Omeyyades de Damas, il prononce devant des milliers de fidèles un sermon sur les maux du monde musulman et leurs remèdes, resté célèbre sous le nom de Hutbe-i Şamiye. La même année, il accompagne le sultan Reşad dans son voyage en Roumélie et obtient enfin un appui : la première pierre de son université est posée au bord du lac de Van. Mais la Première Guerre mondiale interrompt le chantier.
La Première Guerre mondiale et la captivité

Quand la guerre éclate, Said lève et commande un régiment de volontaires pour défendre l’Est face à l’avancée russe. Beaucoup de ses élèves tombent au combat. Au cœur des tranchées, à cheval ou sous le feu, il dicte un commentaire du Coran, İşaratü’l-İcaz. En mars 1916, il est fait prisonnier à Bitlis et déporté en Russie, au camp de Kostroma, où il demeure captif près de deux ans et demi. Profitant du chaos de la révolution russe, il s’évade et regagne Istanbul en juin 1918, par Saint-Pétersbourg, Varsovie, Vienne et Sofia. On l’y accueille en héros ; il reçoit une médaille et est nommé à la Darü’l-Hikmeti’l-İslamiye, l’« Académie islamique ». De son traitement, il ne garde que le nécessaire : le reste sert à imprimer des livres qu’il distribue gratuitement.
Le tournant : le « Nouveau Said »
Après la guerre, il s’engage encore : il cofonde le Croissant-Vert contre l’alcool, et publie contre l’occupation britannique un opuscule si efficace que le commandant anglais ordonne de le capturer « mort ou vif ». Invité à Ankara par la jeune Assemblée — et par Mustafa Kemal lui-même —, il y arrive en 1922. Il y distribue un appel à la prière qui touche une soixantaine de députés, et une altercation célèbre l’oppose à Mustafa Kemal : « Pacha ! après la foi, la plus haute vérité est la prière », lui répond-il, deux doigts levés. Il défend une dernière fois son université — 163 députés sur 200 en signent le projet —, mais le vent a tourné.
Comprenant que le nouveau régime suit une autre voie, il refuse les offres qu’on lui fait — un siège de député, un salaire, une charge officielle, une villa — et quitte Ankara au printemps 1923. Le billet de ce voyage, dira-t-il, est celui qui « mena l’Ancien Said au Nouveau Said » : désormais il renonce à la politique pour se consacrer tout entier au Coran et à la vie intérieure.
Le refus de la violence
Retiré sur la montagne d’Erek, près de Van, il mène une vie d’étude et de retraite. Lorsqu’éclate, en 1925, la révolte de Cheikh Said, on le presse d’y joindre son influence. Il refuse net : « Ce que vous faites, c’est faire tuer le frère par le frère, et cela ne mène à rien. » À un chef de tribu venu lui offrir ses cavaliers et ses armes, il répond en désignant les soldats d’en face : « Ce sont les enfants de ce pays, tes proches et les miens. À qui vas-tu tirer dessus ? » — puis, élevant la voix : « Ne verse pas le sang. » Plusieurs tribus, grâce à lui, ne rejoindront pas la révolte.
L’exil et la naissance de la Risale-i Nur
Bien qu’un tribunal ait établi qu’il n’avait aucun lien avec la révolte, il est exilé loin de chez lui — à Burdur, puis à Isparta, enfin à Barla, un village reculé au bord du lac d’Eğirdir, choisi pour qu’il y tombe dans l’oubli. C’est là, dans le dénuement et la solitude, qu’il compose l’essentiel de la Risale-i Nur. La première épître y traite de la résurrection ; viennent ensuite Sözler (Les Mots), Mektubat (Les Lettres) et une partie des Lem’alar (Les Éclairs). Faute d’imprimeries — l’alphabet a changé, les textes en anciens caractères sont interdits —, ses élèves recopient tout à la main et le diffusent de village en village. Dans le seul village de Sav, mille plumes travaillent ; plus de six cent mille pages sont ainsi copiées et répandues à travers l’Anatolie. Exilé pour être réduit au silence, Said avait, sans le vouloir, fondé une véritable université immatérielle.
Les prisons, « écoles de Joseph »
Sa vie devient dès lors une succession d’exils, d’arrestations et de procès : Eskişehir en 1935, Kastamonu, Denizli en 1943, Emirdağ, Afyon en 1948, Isparta. À chaque fois, la justice finit par l’acquitter ; à chaque fois, l’œuvre continue de se répandre. Il appelle les prisons Medrese-i Yusufiye, les « écoles de Joseph », et il y écrit sans relâche — sur des bouts de papier glissés dans des boîtes d’allumettes que les autres détenus font circuler. Empoisonné près de vingt-trois fois, souvent malade, jamais il ne cède. Conduit un jour devant un gouverneur qui veut lui arracher son turban, il répond, la main à la gorge : « Ce turban ne s’ôtera qu’avec cette tête. »
La Risale-i Nur

Son œuvre maîtresse rassemble plusieurs recueils — Sözler (Les Mots), Mektubat (Les Lettres), Lem’alar (Les Éclairs), Şualar (Les Rayons) : près de six mille pages. Le dessein en est constant : montrer, par la raison autant que par l’image et la comparaison, que la foi et la vérité du monde ne s’opposent pas, et que le Coran répond aux inquiétudes de l’homme moderne. C’est cette manière — partir d’une chose simple et concrète pour éclairer l’invisible — qui inspire aujourd’hui les essais de Philonour.
Les dernières années

L’arrivée au pouvoir du Parti démocrate, en 1950, desserre un peu l’étau : la Risale-i Nur peut enfin être imprimée librement, en caractères latins, et se répand plus largement encore. Les procès, désormais, tournent à la reconnaissance publique de l’œuvre. En 1953, à Istanbul, Said rend même visite au patriarche Athénagoras. Après des décennies de persécution, il avait mené — et gagné — son long combat sur le seul terrain du droit.
Le dernier voyage
Au printemps 1960, gravement malade, il demande à partir pour Urfa. Le voyage, sous la pluie, sera le dernier : Bediüzzaman Said Nursi s’éteint le 23 mars 1960, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Il laisse derrière lui près de six mille pages et des millions d’« élèves de la Lumière ». Après le coup d’État militaire de mai 1960, sa tombe sera secrètement ouverte et son corps transféré en un lieu resté inconnu — comme si ceux qui n’avaient pas voulu de lui vivant ne pouvaient le laisser en paix dans la mort.