Le marché le plus étrange qu’on vous ait jamais proposé

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6–8 minutes

Vendez ce que vous possédez déjà — et vous le garderez quand même, mais protégé, décuplé, allégé de son poids. Une parabole sur l’être humain et sa propre vie.

Imaginez qu’on vous propose ce contrat : vendez ce que vous possédez déjà, et vous le garderez quand même — mais désormais protégé de toute perte, décuplé en valeur, et débarrassé du poids de son entretien, contre un prix immense payé par l’acheteur. Cela paraît absurde : on ne vend pas une chose pour la conserver. Et pourtant, c’est exactement l’image que déploie Bediüzzaman Said Nursî, penseur musulman du siècle dernier, pour parler de la relation entre l’être humain et sa propre vie.

L’idée est religieuse, et je ne la dilue pas : elle repose sur la foi en Dieu et en une vie après la mort. Mais elle est portée par une parabole si limpide qu’on peut en suivre toute la logique, croyant ou non, comme on suit un raisonnement — et y trouver de quoi penser.

Un dépôt qui n’est pas vraiment à nous

Le point de départ est une idée que Nursî pose d’emblée : ce que nous appelons « notre » vie — notre corps, nos facultés, notre existence même — nous a été confié. C’est un dépôt, dans le vocabulaire qu’il emploie : un bien remis en garde, dont nous ne sommes pas les propriétaires mais les dépositaires. Le propriétaire, pour lui, c’est Dieu.

De là, le « marché » qu’il met en scène. Le propriétaire propose de racheter son propre bien — comme s’il vous appartenait — pour trois raisons, dit Nursî, toutes à votre avantage. D’abord vous éviter de le perdre. Ensuite en multiplier la valeur, « de un à des milliers ». Enfin vous payer, en échange, un prix considérable. Et après l’achat, il vous le laisse : vous continuez d’en jouir. Mais désormais c’est lui qui porte la charge de l’entretenir et d’en répondre. Nursî compte cinq bénéfices emboîtés dans cette transaction — « un profit dans le profit ». Devant une telle offre, s’étonne-t-il, d’où viennent l’orgueil et l’ingratitude de celui qui la refuse ?

Le revers exact : cinq pertes emboîtées

La force du texte tient à sa symétrie. Refuser le marché, ce n’est pas rester neutre — c’est basculer dans l’exact opposé.

Si vous ne « vendez » pas ce dépôt, dit Nursî, vous en devenez le dépositaire infidèle. Et ce bien, dont la valeur pouvait monter « aussi haut que les étoiles », dégringole jusqu’à l’insignifiance — puis se perd, sans profit d’aucune sorte. Vous vous privez du prix immense qu’on vous offrait. Le poids de l’entretien reste sur vos épaules, la responsabilité sur votre nuque.

« Cinq pertes emboîtées », en miroir des cinq gains. Le choix n’est pas entre gagner et ne rien faire ; il est entre gagner et perdre, exactement.

L’homme au bord du gouffre

Puis vient la grande image, celle qui donne sa chair au propos. Nursî compare notre situation à celle d’un homme posté au sommet d’une montagne.

Un tremblement de terre secoue ce sommet. Tout autour de lui, tout ce qui s’y trouvait — et tous ses semblables — se détachent et tombent au fond de ravins profonds, brisés dans leur chute. Lui-même se tient au bord d’un précipice, sachant qu’à chaque instant il peut y basculer à son tour. On aura reconnu ce que la scène figure : la condition mortelle. Chacun voit les autres tomber avant lui — c’est la mort qui emporte les générations — et se sait, lui aussi, en sursis au bord du vide.

Or cet homme tient entre les mains un dépôt : une machine merveilleuse, sertie de pierres précieuses, contenant d’innombrables balances, d’innombrables instruments, des bienfaits et des fruits sans nombre. C’est l’être humain lui-même, avec ses facultés, sa raison, sa conscience, sa capacité d’aimer et de connaître — cet appareil d’une richesse inouïe que chacun porte sans toujours en mesurer le prix.

Ce qu’on fait de la machine merveilleuse

C’est alors, dans la parabole, que le propriétaire de la machine envoie son message. « Je veux racheter mon bien, qui est entre tes mains, comme s’il était le tien — pour qu’il ne se brise pas dans ta chute. Je le garderai, et quand tu seras sorti du ravin, je te le rendrai intact, pour toujours. »

Et il ajoute une promesse : entre ses mains, cette machine tournera « dans mes vastes jardins et mes trésors emplis », sa valeur se multipliera, elle produira des fruits sans fin. Faute de quoi — et c’est l’avertissement le plus mordant du texte — elle tombera au rang d’un vulgaire outil, usé dans « le cercle étroit de ton ventre et de tes appétits », le temps d’un bref moment, puis jetée.

Où est ton ventre, et où sont les jardins et les trésors divins ?

Là est le cœur du propos. Comment un appareil que « le monde entier ne peut contenir » pourrait-il se réduire à servir l’appétit et le plaisir immédiats ? Réduire une faculté immense — la capacité humaine de connaître, de créer, d’aimer, de chercher le vrai — à la seule satisfaction des besoins du corps, c’est gaspiller un instrument royal à une tâche dérisoire. On peut recevoir cette pointe sans partager la foi qui la porte : elle interroge chacun sur l’écart entre ce dont nous sommes capables et ce à quoi nous nous employons.

La poignée que Dieu tient à notre place

Un détail de la parabole mérite qu’on s’y arrête, car il en adoucit toute la gravité. Le propriétaire précise : tant que tu es sur cette montagne, je ne te retire pas la machine des mains. « Je tiendrai seulement sa poignée supérieure, pour que son poids te soit allégé » et que sa charge ne t’accable pas.

Autrement dit : accepter ce marché n’ôte rien à la vie, ne la retranche pas du monde. On continue d’agir, d’user de ses facultés — mais sans en porter seul le poids écrasant. La responsabilité de tout garantir, de tout tenir, cesse de reposer entièrement sur nos épaules. Il y a là une idée de soulagement autant que de devoir.

Travailler « au nom d’un autre »

Que change alors, concrètement, le fait d’accepter ? Nursî répond par une comparaison militaire. Celui qui a vendu le dépôt continue d’utiliser la machine — mais « au nom et pour le compte » du propriétaire, comme un soldat qui manie l’équipement de l’armée non en son nom propre mais au nom de ce qu’il sert.

Et il en tire une conséquence qui a valeur de paix intérieure : le soldat qui agit ainsi travaille « sans redouter l’avenir ni s’affliger du passé ». Rapporter ses actes à plus grand que soi délivre de l’angoisse du lendemain et du remords de la veille.

Deux sagesses qui s’opposent

Le texte se referme sur un contraste que Nursî tranche net. Deux voix s’adressent à l’être humain.

L’enseignement qu’il tire du Coran dit : ne t’arrête pas, vends, tu es gagnant — car « la vraie vie est dans la vie de l’au-delà ». La philosophie qu’il attribue à une civilisation sans foi dit l’inverse : le bien est à toi, ne le vends pas — car « il n’y a de vie que cette vie-ci ». Toute la différence tient là : selon qu’on croit cette vie unique et close sur elle-même, ou ouverte sur un au-delà qui lui donne son prix, le même « marché » paraît absurde ou évident. Nursî oppose ces deux visions comme « une lumière véritable » à « un génie trompeur », et invite à regarder l’écart entre les deux.

Ce qu’on peut en emporter

Le message, dans son cadre, est pleinement religieux : il n’a de sens plein que si l’on croit à Dieu et à l’au-delà. Mais même en dehors de cette foi, la parabole laisse une image qui travaille l’esprit : celle de l’appareil merveilleux qu’est un être humain, et de la disproportion entre ce qu’il pourrait accomplir et l’usage étroit qu’on en fait parfois. « Où est ton ventre, où sont les jardins ? » — la question dépasse son cadre théologique. Elle demande à chacun : à quoi employez-vous l’instrument extraordinaire qui vous a été confié ? Et pour Nursî, la réponse juste n’appauvrit pas la vie — elle en allège le poids et en démultiplie la valeur.

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