Nous sommes trop équipés pour ce monde

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7–10 minutes

Nous racontons notre vie comme une conquête. Elle ressemble beaucoup plus à une hospitalité.

C’est une correction difficile à accepter, parce qu’elle touche l’histoire que nous nous racontons sur nous-mêmes. Mais elle tient sur des observations simples, et elle a l’avantage d’expliquer des choses que le récit de la conquête n’explique pas.

D’abord, un mauvais classement

Prenons les deux critères qui font la réussite d’un vivant : la puissance et la qualité de ce qu’il produit.

Sur le premier, nous sommes battus à plate couture. Le bœuf, le lion, le crocodile n’ont pas besoin de s’entraîner. Un scorpion sans yeux nous tue ; un serpent sans jambes nous tue. Sur le second, ce n’est pas mieux : la poule pond un œuf parfait, l’abeille produit un miel parfait, l’araignée tisse une structure dont l’ingénierie nous intrigue encore. Nos productions à nous sont approximatives — on répare, on rappelle les lots défectueux, on recommence.

Et notre domaine réel est étroit. On peut posséder dix maisons et n’en habiter qu’une à la fois ; dix chemises et n’en porter qu’une ; un restaurant entier, et s’arrêter à la troisième assiette comme le plus pauvre des clients. Le reste est une propriété de papier.

Bref : sur les critères qui comptent dans la nature, nous sommes en bas de tableau. Et pourtant, c’est nous qui régnons. Il faut expliquer cet écart.

L’histoire du lionceau

Un lionceau vient au monde. Il ne sait rien faire. Il ne peut ni chasser, ni fuir, ni même se déplacer correctement. C’est le membre le plus inutile de sa famille.

Ses parents rentrent affamés après une chasse difficile. Et c’est lui qui mange le premier. Deux prédateurs redoutables restent le ventre vide pour nourrir la seule créature du groupe qui ne sert à rien.

Ce n’est pas la force du petit qui a produit ce résultat. C’est exactement l’inverse : sa faiblesse a réquisitionné les deux plus forts. Une poule ordinaire, qui fuit tout ce qui bouge, se jette sur un animal dix fois sa taille quand ses poussins sont menacés — encore une fois, ce n’est pas sa force qui agit, c’est celle de ce qui est fragile derrière elle.

Un nourrisson fait la même chose à une échelle spectaculaire. Il ne dispose d’aucun moyen de pression : ni argent, ni argument, ni menace crédible. Il pleure, il demande, il a l’air malheureux. Et des adultes compétents, à trois heures du matin, obéissent. Ce que ce petit corps obtient en une nuit, personne ne l’obtiendrait par la force au terme d’une négociation de dix ans.

Voilà une loi contre-intuitive : dans le monde vivant, ce qui déclenche l’aide, ce n’est pas la puissance, c’est le manque. La faiblesse n’est pas l’absence de force. C’est un autre type de force, qui agit sur d’autres leviers.

Nous fonctionnons comme cela

Regardons maintenant notre propre situation avec cette clé.

Le soleil chauffe pour nous ; nous ne l’avons pas allumé. La terre tourne et nous donne des jours à notre mesure ; nous ne la poussons pas. Notre cœur bat pendant que nous dormons — heureusement, car s’il fallait s’en occuper personnellement, aucun d’entre nous ne verrait le matin. Un ver nous habille de soie. Un insecte venimeux nous nourrit de miel. Notre part dans la persuasion des abeilles est rigoureusement nulle.

Nous n’avons obtenu aucune de ces choses. Elles nous ont été apportées, précisément là où nous étions incapables de nous les procurer.

Le même mécanisme éclaire ce que nous appelons le progrès. Le pétrole dormait sous nos pieds depuis des millions d’années sans servir à rien ; il n’est devenu une ressource qu’au moment où nous en avons eu besoin. Il en va ainsi de presque tous les matériaux qui font notre civilisation : ils attendaient. Le besoin est le véritable enseignant du progrès. Nous ne sommes pas allés chercher nos outils par excès de puissance ; nous les avons trouvés par excès de manque, et souvent au moment précis où nous étions coincés.

On peut résumer ainsi : notre indigence appelle la générosité, notre incapacité appelle le secours, notre ignorance appelle l’idée qui arrive un matin sans prévenir, notre besoin appelle le don. Ce sont nos quatre trous qui organisent tout, pas nos quatre qualités.

L’erreur d’attribution

Reste alors une tentation, et c’est ici que l’affaire devient délicate.

Quand tout cela a fonctionné, quand la vie a été généreuse, l’être humain conclut presque toujours : « J’y suis arrivé grâce à mon travail, mon intelligence, mon acharnement. » La formule est ancienne — je l’ai obtenu par mon savoir — et elle a fait tomber des empires.

Ce qui rend l’illusion redoutable, c’est qu’elle n’est pas fausse dans le détail. Celui qui prononce cette phrase a généralement travaillé, réellement. Il a de vraies compétences. Personne ne le lui conteste. Simplement, sa compétence n’est pas la source : elle est le canal. Il confond l’endroit par où la chose est passée avec l’endroit d’où elle vient. Comme le tuyau qui se croirait la rivière.

Ce n’est pas un détail moral. C’est un verrou. L’orgueil ferme exactement les quatre canaux dont nous vivons : quelqu’un qui se croit suffisant ne demande plus rien, n’attend plus rien, n’écoute plus rien et ne reçoit plus rien. Il se retrouve enfermé dans sa capacité propre — c’est-à-dire dans une fraction minuscule de ce qui lui était accessible.

Il y a là aussi une remarque à faire sur un discours très répandu : « Si quelqu’un l’a fait, tu peux le faire. » C’est faux, et cruellement. Des milliers de gens ont fait, avec tout leur acharnement, ce que d’autres, tout aussi acharnés, n’obtiendront jamais. Il existe des facteurs qui ne dépendent pas de nous — le moment, l’origine, la santé, la rencontre, le hasard, appelez-le comme vous voudrez. Nier cela n’endurcit pas les gens ; ça les laisse seuls avec la conviction que leur échec est intégralement leur faute.

Une précision nécessaire

Reconnaître sa faiblesse n’est pas la même chose que l’afficher.

Il ne s’agit pas de se présenter aux autres comme quelqu’un de fragile, ni de faire de l’humilité un genre littéraire, ni d’envoyer un message à ses proches pour leur signaler à quel point on est conscient de ses limites. L’humilité qui se déclare est déjà autre chose. Devant les hommes, on peut et l’on doit se tenir droit, avec dignité.

Ce dont il est question ici est intérieur, et se joue dans la solitude : le moment où l’on cesse de faire semblant devant la seule instance qui n’est pas dupe. Cela peut prendre la forme d’une prière, d’un silence, d’un aveu sans témoin. En public, rien n’a besoin de changer.

Et l’excès, alors ?

Un dernier fait, qui complique le tableau et qui est peut-être le plus intéressant.

Si nous n’étions qu’un animal fragile et bien servi, nous devrions être heureux. Nous ne le sommes pas. Notre équipement dépasse absurdement notre situation : nous avons une conscience capable de penser l’infini, une exigence de justice que rien ne satisfait, un refus de la mort qui ne sert à rien, une sensibilité qui nous coûte plus qu’elle ne nous rapporte.

Chaque plaisir nous arrive empoisonné de trois manières : par les peines du passé qui remontent au mauvais moment, par les peurs de demain qui gâchent le repas de ce soir, et par la certitude que la joie va finir. L’animal, lui, mange sans aucune des trois. Il dort aussi mieux que nous : nous sommes la seule espèce qui fait des cauchemars de sa propre vie.

Autrement dit, notre profondeur ne nous sert pas à mieux vivre ici. Elle nous coûte. C’est un excédent — et un excédent demande une explication.

Imaginez un observateur qui examinerait un enfant dans un ventre : des yeux dans l’obscurité, des jambes sans sol, une bouche alors que la nourriture arrive par un cordon. Il en déduirait sans hésiter que cet être n’est pas fait pour l’endroit où il se trouve, et que ses organes inutiles décrivent un lieu qu’il n’a jamais vu. Nos capacités qui débordent ressemblent beaucoup à ces yeux-là.

Ce que nous sommes, en positif

Il ne faudrait pas conclure que nous ne sommes que du manque. Ce serait la moitié du tableau, et la moins intéressante.

Car il y a des choses que nous seuls faisons. Nous sommes le spectateur attentif d’un monde qui, sans nous, n’aurait aucun regard posé sur lui. Nous en sommes la langue : la seule créature qui puisse dire ce qui se passe, nommer la beauté d’un lieu, formuler une reconnaissance. Nous en sommes le lecteur — celui qui étudie, compare, comprend. Et nous en sommes une sorte de contremaître : pas le seul ouvrier de l’atelier, mais celui qui sait ce qui s’y fabrique.

Cela demande quatre appuis, et le quatrième est celui qu’on oublie le plus souvent. Savoir sa limite. Savoir son besoin. Avoir de la compassion. Et contempler.

La plupart des sagesses insistent lourdement sur les deux premiers ; c’est le dépouillement, l’humilité, le renoncement, et c’est très bien. Mais s’arrêter là fait de l’être humain un pauvre et rien d’autre. La contemplation ajoute ce qui manque : elle est la seule activité où notre intelligence excédentaire cesse enfin d’être un instrument de torture. Une intelligence sans horizon ne fait qu’anticiper les pertes. La même intelligence, occupée à regarder ce qui est, arrête de faire mal.

Pour finir

Un homme lucide sur sa position pourrait décrire sa journée à peu près ainsi : on a fait du monde ma maison ; on y a suspendu deux lampes, une pour le jour et une pour la nuit ; le printemps m’apporte un bouquet, l’été dresse une table, les animaux travaillent dans ma cour et les plantes décorent mes murs.

C’est très exactement notre situation. La seule question est de savoir si nous nous croyons propriétaires des lieux ou invités — et si nous pensons avoir payé pour tout cela.

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