Il y a une inquiétude qui ronge beaucoup de gens sans qu’ils sachent la nommer : celle de devoir tout tenir. Tenir sa vie matérielle, l’avenir des siens, la marche générale des choses — comme si l’univers entier reposait sur nos épaules et risquait de s’effondrer dès qu’on relâche l’effort. C’est épuisant, et c’est étrangement courant.
Un penseur du siècle dernier, Bediüzzaman Said Nursi, a proposé une image simple pour démêler ce nœud. Elle vaut, je crois, bien au-delà du cadre spirituel dans lequel il l’a formulée. La voici, avec ses mots à lui pour commencer :
« L’être humain distrait délaisse sa propre tâche et se mêle de la tâche de Dieu. »
Traduisons cela dans un langage que chacun peut examiner, croyant ou non.
L’image du soldat
Imaginez un soldat. Son travail est clairement défini : s’entraîner, tenir son poste, protéger ce qu’il a à protéger. En échange, une intendance s’occupe de le nourrir, de l’habiller, de l’équiper. Deux rôles, deux responsabilités distinctes.
Que se passe-t-il si ce soldat, inquiet pour ses provisions, abandonne son poste pour aller faire du commerce et assurer lui-même sa subsistance ? Il a beau être animé de bonnes intentions, il a en réalité déserté. Il s’est chargé d’une tâche qui n’était pas la sienne — et, ce faisant, il a lâché la seule qui l’était vraiment.
Nursi applique cette image à la condition humaine. Chacun de nous a une tâche « à sa mesure », dit-il : se conduire droit, résister à ce qui nous dégrade, mener le combat intérieur contre ses propres travers. C’est un travail exigeant mais accessible. Et à côté, il y a une autre catégorie de choses — celles qui échappent à notre contrôle réel : le fait même d’être en vie, ce qui nous maintient en vie, l’immense machinerie du monde qui produit de quoi nous nourrir sans que nous ayons à la faire tourner.
L’erreur, dit-il, c’est d’inverser les deux. De déserter la tâche qui nous revient — se tenir droit, se corriger — parce qu’on s’est laissé absorber, dévorer même, par l’angoisse d’une tâche qui ne nous revient pas : celle de garantir, contrôler, tout tenir. On abandonne le poste léger pour ployer sous un fardeau qui n’était pas fait pour nos épaules.
Le point qui dérange, et qui libère
« Un cœur faible se glisse sous le poids écrasant d’une responsabilité qui le dépasse, et se retrouve broyé. »
C’est l’observation la plus fine du texte. Vouloir tout porter n’est pas de la force : c’est un poids qui broie. La personne qui croit devoir tout garantir perd, dit Nursi, jusqu’à son repos — elle ne dort plus tranquille, rongée par ce qu’elle ne maîtrise pas.
On peut recevoir cette idée sans partager la foi de son auteur. Il y a là une intuition qu’on retrouve chez les stoïciens sous une autre forme : distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas, et concentrer son énergie sur le premier plutôt que de s’épuiser sur le second. Faire sa part avec sérieux ; relâcher l’illusion de contrôler le reste.
Nursi ajoute une nuance qui adoucit le propos. Le fait qu’une part des choses ne nous incombe pas ne signifie pas qu’on doive rester les bras croisés. Reprenons le soldat : l’intendance produit et rassemble les vivres, mais ce sont bien les soldats qui les transportent, les préparent, les cuisinent. De même, dit-il avec une pointe d’humour, la nature fait pousser les fruits sur les branches — encore faut-il tendre la main pour les cueillir. Le travail, l’activité, l’effort quotidien ne sont pas supprimés ; ils deviennent une occupation, presque un jeu, qui nous sauve de l’oisiveté et de son angoisse. Ce qui change, ce n’est pas qu’on cesse d’agir : c’est qu’on cesse de porter, en plus de son action, le poids d’une garantie qui n’a jamais été à nous.
Ce qu’on peut en retenir
Le texte se termine sur une formule ramassée : cesse de te mêler d’un travail qui n’est pas le tien, et fais le tien.
On n’est pas obligé de recevoir cela dans son cadre théologique pour qu’il opère. En termes profanes, il dit quelque chose que beaucoup découvrent tard et à leurs dépens : l’anxiété de tout contrôler n’ajoute rien à notre efficacité — elle nous détourne de la seule chose sur laquelle nous avons prise, notre propre conduite. Faire sa part avec soin, agir sans relâche, mais desserrer l’étreinte sur ce qui ne nous appartient pas : c’est là, paradoxalement, que se trouve le repos.
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