D’un côté, un être humain peut réduire en cendres, en une seule nuit et avec une simple allumette, une forêt qui a mis des décennies à pousser. De l’autre, des galaxies entières, dont chaque atome est équilibré avec une précision mathématique inouïe, des écosystèmes qui tournent sans accroc, une bienveillance qui se lit dans chaque recoin du monde.
D’où cette blessure, que nous portons tous : si l’univers est bâti avec une telle perfection, une telle miséricorde, pourquoi faire le mal est-il si facile et si bon marché ? Pourquoi détruire coûte-t-il si peu ? Et surtout : s’il existe un créateur qui fait tout avec une compassion infinie, pourquoi les gémissements résonnent-ils dans les couloirs d’hôpital, pourquoi les innocents souffrent-ils ?
C’est l’une des plus vieilles questions de l’humanité — le « problème du mal », sur lequel butent les philosophes depuis toujours. Un penseur musulman du siècle dernier, Bediüzzaman Said Nursî, y répond dans son œuvre Muhakemat. Sa réponse est religieuse, et je ne la dilue pas : elle suppose un créateur et un au-delà. Mais elle procède par un raisonnement et des images si clairs qu’on peut la suivre, croyant ou non, et y trouver de quoi penser.
Le bien est la règle, le mal l’exception
Le point de départ renverse notre intuition. Nous avons tendance à voir le bien et le mal comme deux forces d’égale puissance qui s’affrontent. Nursî pose l’inverse : dans la création, le bien est l’essentiel, le mal n’est qu’une ombre secondaire qui s’y accroche. Le système principal, la règle, c’est le bien ; le mal, la souffrance ne sont que des exceptions, de petites ombres dépendantes.
Et il ajoute une précision décisive : le bien est universel — sa portée couvre tout — tandis que le mal est partiel, de rayon étroit et limité. On ne peut pas lire le monde correctement, dit-il, sans avoir compris que chaque chose y a été créée pour le bien.
De là découle sa formule la plus troublante : créer le mal n’est pas un mal ; c’est le commettre qui l’est. Autrement dit, ce n’est pas l’existence de la possibilité du mal qui pose problème, mais l’usage qu’on en fait. Cette phrase heurte au premier abord — si une chose est mauvaise, comment sa création peut-elle ne pas l’être ? Les images qui suivent sont là pour dénouer exactement ce nœud.
La pluie, le feu : le tort vient de l’usage
Prenez la pluie. Elle fait pousser les récoltes, remplit les rivières, désaltère les bêtes, nettoie la terre. Sans elle, la planète deviendrait un désert et la vie s’éteindrait. Sa création est donc, disons, bonne à 99,9 %.
Mais un homme construit sa maison, sans respecter aucune règle, en plein milieu du lit d’un torrent. Une forte pluie survient, sa maison est emportée. Peut-il alors déclarer que « la création de la pluie est un grand mal » ? Non — car le dommage ne vient pas de la nature de la pluie, mais de son propre choix. Ce choix erroné, c’est ce que le texte appelle l’acquisition : le mal que l’homme se procure lui-même, par sa volonté. La pluie a été créée pour donner la vie (bien universel) ; l’homme, par son acte, la transforme en catastrophe (mal partiel).
Le feu suit la même logique. Il a été créé pour réchauffer, pour cuire — bien universel. Mais si vous plongez délibérément votre main dedans, elle brûle. Le feu n’est pas mauvais ; c’est votre mauvais usage qui vous en fait un ennemi. Et si, pour épargner à cet homme sa brûlure — un mal partiel —, on supprimait le feu, on condamnerait des milliards d’êtres à mourir de froid : un mal universel, immense. Détruire le feu serait le vrai mal.
Le doigt gangrené
Nursî pousse l’image plus loin, avec une analogie médicale. Un homme a le doigt gangrené. Le médecin doit le couper. Vu de l’extérieur, amputer un membre, infliger une douleur, semble un mal. Mais si l’on refuse ce mal partiel, la gangrène gagne tout le corps et l’homme meurt.
La survie du corps entier est un bien universel. Pour l’obtenir, consentir au mal partiel qu’est l’amputation est en réalité le plus grand acte de compassion. Ne pas couper le doigt, ce serait cela, le vrai mal. On reconnaît là un raisonnement que la vie confirme sans cesse : bien des douleurs nécessaires sont des protections déguisées.
Et les catastrophes qu’on ne choisit pas ?
Ici, l’objection la plus sérieuse se lève. La pluie mal située, la main dans le feu : d’accord, le choix humain est en cause. Mais les tremblements de terre ? Un homme a bâti sa maison solidement, fait étudier le sol — et une faille gigantesque passe dessous, la ville est rasée. Où est le bien universel dans ces catastrophes qui frappent des innocents sans volonté de leur part ? C’est le point qui fait le plus mal.
La réponse du texte est saisissante, et elle est d’ordre scientifique autant que spirituel. Ces ruptures de failles, ces activités volcaniques sont le mécanisme même qui maintient la planète vivante. Sans elles, le champ magnétique terrestre faiblirait, l’atmosphère disparaîtrait, le cycle du carbone s’arrêterait — et la Terre deviendrait, comme Mars, un caillou sec et mort. Grâce aux séismes, la surface se renouvelle, les montagnes se forment et équilibrent les vents. Quand une faille cède, la planète, en quelque sorte, respire.
Pour ceux qui se trouvent là à cet instant, c’est un malheur partiel. Mais si l’on arrêtait tout mouvement tectonique juste pour épargner ces personnes sur le moment, c’est la vie du monde entier qui prendrait fin. On revient toujours à la même porte : un mal partiel est permis au service d’un bien universel.
Le texte ajoute alors sa dimension proprement religieuse, que le lecteur non croyant recevra comme telle : dans cette perspective, les innocents qui périssent ne connaissent pas une fin, mais un passage — leur vie éphémère perdue se change en une vie éternelle. C’est une consolation qui n’a de sens que dans la foi, et le texte l’assume comme telle.
Pourquoi le monde est fait de contraires
Le propos s’élève ensuite vers une idée plus abstraite. Nous vivons des années en bonne santé sans jamais nous réjouir, un matin, de la beauté du travail de nos reins. Puis vient une crise, et nous sentons soudain, jusque dans nos cellules, quel bien immense était la santé. Sans le froid glacial de l’hiver, la douceur du vent de printemps ne nous dirait rien.
Pourquoi l’univers est-il bâti sur ces contrastes ? Parce que, dit le texte, chaque chose se connaît par son contraire. Sans obscurité, comment saisirions-nous la nature de la lumière ? L’ombre est comme le miroir de la clarté. La maladie révèle la saveur cachée de la santé. Comme un peintre qui, pour faire éclater la lumière de son tableau, doit manier les ombres les plus sombres, la souffrance et le mal font apparaître les degrés du bien et du beau. On peut retenir cette idée sans partager la foi : nos joies ont besoin de leur envers pour être perçues.
Le diable comme partenaire d’entraînement
Le texte aborde alors la tempête intérieure — pourquoi sommes-nous en prise avec une force qui nous tire vers le mal, plutôt que de vivre dans la paix, comme des anges ?
Et c’est ici, répond-il, que gît le secret qui élève l’humain au-dessus même des anges. Les anges ne progressent pas : leur rang est fixe. Les animaux non plus — une abeille fait aujourd’hui ce qu’elle faisait il y a mille ans. L’être humain, lui, porte un potentiel infini de chute et d’élévation. D’un côté les tyrans qui changent la terre en enfer ; de l’autre ceux qui vouent leur vie à l’humanité. Les deux sont humains, tirés du même minerai. Ce qui creuse l’écart, c’est la volonté — et ce qui met la volonté à l’épreuve.
D’où une image que le texte propose : cette force qui nous tire vers le bas serait une sorte de partenaire d’entraînement, comme celui avec qui l’on soulève des poids. Pensez à un minerai contenant du charbon et du diamant : tous deux sont faits de carbone. Ce qui fait du diamant un diamant, c’est la pression terrible qu’il a subie. Sans cette pression, il serait resté charbon. C’est l’épreuve qui sépare les âmes-charbon des âmes-diamant — qui révèle le potentiel. Sans résistance à vaincre, l’humanité n’accéderait jamais à ce qu’elle a de plus précieux.
Pourquoi détruire est si facile
Reste la question la plus concrète, celle que chacun éprouve. On se motive pendant des mois pour faire du sport, on tient deux semaines les dents serrées — et un soir de fatigue, on s’effondre sur le canapé, et tout s’écroule. Le mal n’a même pas eu besoin de faire un effort. Pourquoi le bien exige-t-il tant de peine, quand détruire ne demande qu’un renoncement ?
La réponse de Nursî est d’une grande netteté. Le bien est de l’ordre de l’être ; le mal, de l’ordre du non-être. Être, exister, construire réclame savoir, effort et puissance — bâtir un édifice demande une science infinie. Détruire ne repose sur rien de tout cela : il suffit de ne pas protéger. Pour créer la lumière, il faut des générateurs, des câbles ; pour amener l’obscurité, rien — on abaisse l’interrupteur, et tout s’éteint. Car l’obscurité n’est pas une substance : elle est l’absence de lumière. Le mal, de même, est l’absence de bien.
Il en donne une image parlante : un palais somptueux, bâti en vingt jours par vingt maîtres artisans. Faut-il être aussi intelligent qu’eux pour le raser ? Non — un petit enfant, avec une allumette, peut tout brûler. Les victoires passagères des tyrans ne viennent donc pas d’une puissance supérieure, mais de ce que leurs actes sont de la destruction. Comme une confiance tissée pendant des années qu’un seul mensonge anéantit en quelques secondes. Comme un veilleur dont il suffit qu’il s’endorme — non qu’il agisse — pour qu’une ville soit prise.
Là est notre double nature : incapables de créer (l’humanité entière réunie ne ferait pas exister une seule mouche), mais dotés d’un pouvoir de destruction quasi illimité. Nous sommes plus démunis qu’une araignée quand il s’agit de faire ; des géants quand il s’agit de défaire.
Ce qu’on peut en retenir
Le message, dans son cadre, est pleinement religieux : les biens sont l’œuvre de la miséricorde divine, les destructions naissent du choix humain, et cette lecture n’a son sens plein que dans la foi. Le texte l’assume, et je ne le retranche pas — sa consolation ultime (la mort des innocents muée en vie éternelle, la logique d’un jugement) appartient à cette foi.
Mais même en dehors d’elle, le raisonnement laisse plusieurs lucidités valables pour chacun : que le mal est souvent partiel là où le bien est universel, et qu’on juge mal en ne regardant que l’ombre au premier plan ; que bien des douleurs nécessaires sont des protections déguisées ; que nos joies ont besoin de contrastes pour exister ; et que construire est toujours lent et coûteux quand détruire est instantané — ce qui devrait nous rendre plus vigilants devant la facilité du mal, en nous et autour de nous.
Le texte se referme sur une question qu’on peut se poser, croyant ou non. Rappelez-vous la grande épreuve qui vous a coupé le souffle, celle que vous avez vécue, sur le moment, comme un pur malheur. Et regardez-la à nouveau par cette fenêtre : quel diamant, en vous, cette obscurité était-elle peut-être venue polir ?
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