Ni dedans ni dehors : où se tient Celui qui fait toute chose ?

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Il y a une question que l’esprit humain se pose dès qu’il pense à ce qui dépasse le monde : ?

Si une intelligence fait toute chose, où se tient-elle ?

Dans le monde, mêlée à lui ? Ou hors du monde, séparée de lui ?

Bediüzzaman Said Nursi répond d’une manière qui déjoue la question elle-même : ni l’un, ni l’autre — et les deux à la fois, mais pas au sens où on l’entend. Pour y arriver, il part d’une observation étonnamment concrète.

L’intérieur est plus subtil que l’extérieur

Regardez n’importe quelle chose, dit Nursi, et vous remarquerez ceci : son intérieur est plus délicat, plus subtil, plus transparent que sa surface.

C’est vrai au sens le plus littéral. La peau est plus grossière que les tissus et les organes qu’elle recouvre ; l’écorce est plus rude que la sève et les fibres vivantes du bois ; la coquille est plus opaque que ce qu’elle protège. À mesure qu’on va vers l’intérieur des choses, on trouve plus d’organisation, plus de finesse, plus de complexité cachée — pas moins.

De cette observation, Nursi tire une première conséquence. Cette délicatesse intérieure, cette organisation qui se déploie là où l’œil ne va pas d’emblée, montre que Celui qui fait la chose n’en est pas absent, n’en est pas éloigné. L’art le plus fin se trouve au cœur de l’objet, pas seulement sur sa face visible. La signature du fabricant est à l’intérieur.

Et pourtant, il n’est pas mêlé à la chose

Mais Nursi ajoute aussitôt le versant opposé, et c’est là que le raisonnement devient subtil.

Regardez maintenant cette même chose en relation avec toutes les autres. Elle est ajustée à ce qui l’entoure : elle tient sa place dans un ordre, dans un équilibre, dans une harmonie avec le reste du monde. La fleur est accordée à l’insecte qui la butine, l’œil à la lumière qui l’éclaire, le poumon à l’air qu’il respire. Chaque chose est réglée par rapport à toutes les autres.

Or cet ordre-là, cet ajustement d’une chose à l’ensemble, ne peut pas venir de la chose elle-même. Un objet ne se coordonne pas tout seul avec des milliers d’autres qu’il ne connaît pas. Cette mise en accord suppose quelque chose qui embrasse l’ensemble — donc qui n’est pas enfermé dans la chose. Si le Créateur était dilué dans chaque objet, il serait aussi limité que lui, incapable de le régler sur le tout.

Ainsi, la même chose montre deux vérités opposées selon la façon dont on la regarde.

Deux regards, deux vérités

Voici le cœur du texte, et il tient dans une distinction de regard.

Regardez une chose en elle-même — son intérieur, sa structure, sa délicatesse cachée — et vous voyez le savoir et la sagesse de Celui qui l’a faite. Vous voyez une présence intime, au plus profond de l’objet.

Regardez cette même chose avec toutes les autres — son accord avec l’ensemble, sa place dans l’ordre du monde — et vous voyez que Celui qui l’a faite domine la totalité, qu’il possède une perception qui embrasse tout. Vous voyez une présence qui dépasse l’objet.

Ce ne sont pas deux affirmations contradictoires. Ce sont deux angles sur une même réalité. De près, l’intimité ; de loin, la transcendance. Le même Créateur se manifeste comme intérieur quand on plonge dans la chose, et comme au-dessus de tout quand on la replace dans l’ensemble.

Ni dedans, ni dehors

De là, Nursi tire sa conclusion, qui a la forme d’un paradoxe apaisé :

Celui qui fait le monde n’est pas inclus dans le monde — il ne s’y dilue pas, il n’en est pas une partie, il n’y est pas enfermé. Et pourtant il n’en est pas exclu — il n’en est ni absent ni séparé.

Par son savoir et sa puissance, il est à l’intérieur de chaque chose — comme le montre la délicatesse cachée au cœur des objets. Et en même temps, il est au-dessus de toute chose — comme le montre l’ordre qui relie chaque objet à l’ensemble.

Il voit une chose comme il voit toutes les choses ensemble : sans que l’une lui masque les autres, sans que le tout lui fasse perdre le détail.

Sortir d’une fausse alternative

Ce qui rend ce texte précieux, c’est qu’il démonte une fausse alternative que notre esprit pose presque malgré lui.

Nous imaginons spontanément deux possibilités seulement. Soit ce qui fait le monde est dans le monde — et alors il est une chose parmi les choses, un rouage du mécanisme, quelque chose comme une énergie ou une force diffuse. Soit il est hors du monde — et alors il est lointain, retiré, indifférent, une horloge qu’on aurait remontée puis abandonnée.

Nursi refuse les deux. La première réduit le Créateur à une partie de sa création ; la seconde l’en coupe. Or l’observation des choses elles-mêmes — leur intériorité subtile et leur accord avec le tout — interdit de choisir l’une ou l’autre. La réalité oblige à tenir les deux ensemble : une présence plus intime à chaque chose que la chose ne l’est à elle-même, et pourtant infiniment au-delà d’elle.

Une image pour le tenir

Comment tenir ensemble deux affirmations qui semblent se contredire ? Une comparaison, imparfaite comme toutes les comparaisons, peut aider.

Pensez au sens d’une phrase. Le sens est-il dans les mots ? Oui, entièrement : il n’existe pas ailleurs, il habite chaque mot, on ne peut pas l’en détacher. Mais le sens est-il réductible aux mots, enfermé dans l’un d’eux ? Non : il les dépasse tous, il embrasse la phrase entière, aucun mot pris seul ne le contient. Le sens est à la fois tout entier dans chaque mot et au-dessus de tous — sans contradiction.

Nursi dit quelque chose d’analogue du rapport entre Celui qui fait le monde et le monde. Présent au plus intime de chaque chose, et débordant infiniment chaque chose. Non pas à moitié dedans et à moitié dehors — mais pleinement les deux, selon le regard qu’on porte.

Ce que ça déplace

Au fond, ce texte déplace la question de départ. On demandait « où ? » — dedans ou dehors — comme on situe un objet dans l’espace. Nursi montre que la question était mal posée : on ne localise pas ainsi Celui qui est la condition de tout lieu.

Et il le fait sans jamais quitter le concret. Il ne demande pas de croire à une abstraction ; il demande de regarder — de remarquer que l’intérieur des choses est plus fin que leur surface, et que chaque chose est accordée à toutes les autres. Ces deux faits, visibles par quiconque y prête attention, suffisent à faire tomber la fausse alternative.

Reste alors une présence qu’aucun des deux mots — dedans, dehors — ne parvient à dire seul. Plus proche que la surface, plus vaste que le monde. Au cœur de chaque chose, et par-dessus toutes.

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