Il y a une petite phrase que nous nous répétons tous, souvent sans l’entendre. Elle sonne si banale qu’on ne la remarque même pas : « Je suis comme tout le monde. » On la prononce pour se rassurer, pour se fondre dans la masse, pour éviter de dépasser du rang. Et pourtant, sous son air inoffensif, elle fait un travail discret et redoutable : elle nous décharge de nous-mêmes.
Un penseur du siècle dernier, Bediüzzaman Said Nursi, a laissé une formule brève sur ce point. Elle est écrite dans un cadre spirituel, mais son observation vaut, je crois, pour n’importe qui. La voici :
« Ne dis pas non plus : je suis comme tout le monde. Car tout le monde ne te tient compagnie que jusqu’à la porte de la tombe. La consolation qui consiste à être ensemble dans le malheur n’a plus guère de fondement de l’autre côté. »
Prenons cette phrase couche par couche, comme on dégage un objet enfoui.
Se cacher derrière « tout le monde »
« Je suis comme tout le monde » paraît modeste, presque humble. Mais regardons ce qui se joue dessous.
C’est d’abord un instinct grégaire : le désir de se dissoudre dans le grand anonymat, de devenir invisible, d’échapper aux risques qu’il y a à se tenir un peu à part — la critique, le jugement, le regard des autres. C’est ensuite, plus profondément, une manière de se soulager du poids de sa propre responsabilité : ce qui fait qu’une vie est la mienne, singulière, non interchangeable.
Le mot « tout le monde » agit comme une baguette magique. Il légitime tout ce qu’il touche. Se cacher derrière ce « tout le monde » indéfini — dont on ne sait jamais précisément qui il désigne — est terriblement confortable. Mais ce confort, c’est le glissement hors du chemin exigeant vers le sentier plus facile de ce qui est admis, populaire, majoritaire.
La psychologie a un nom pour ce mécanisme : la dilution de la responsabilité. Plus le groupe est nombreux, moins l’individu se sent personnellement responsable. C’est le phénomène bien connu où, devant un accident, chacun suppose qu’un autre appellera les secours — et personne n’appelle. « Je suis comme tout le monde » fonctionne pareil : c’est une façon de déléguer à la masse ce qui n’incombait qu’à nous, et de maquiller sa propre négligence en normalité.
La limite : « jusqu’à la porte »
La deuxième partie de la phrase trace la frontière de ce faux réconfort. Et l’image de « la porte de la tombe » est plus large qu’il n’y paraît. Elle ne désigne pas seulement la mort physique.
Elle désigne aussi tous les seuils de rupture d’une vie : les trahisons, les faillites, les maladies, ces nuits de crise où même le plus proche ne peut pas entrer tout à fait dans notre douleur, ces longues heures de face-à-face avec sa propre conscience. À chacun de ces seuils, la foule à laquelle on s’adossait révèle sa vraie nature.
Les liens humains — famille, amour, amitié, communauté — ont une valeur réelle. Soutien, tendresse, présence : ce sont des richesses de cette vie, personne ne le nie. Mais la formule dit une chose sobre : cette compagnie a une limite. Au seuil, personne ne franchit avec nous. Ceux qu’on aime le plus restent à la porte. Leur affection nous accompagne peut-être encore d’une certaine manière, mais eux-mêmes ne font pas le passage à notre place. Dans le moment le plus solitaire, la foule dont on disait « tout le monde fait ainsi » perd d’un coup sa consistance et se disperse.
La consolation d’être malheureux ensemble
Il y a un réflexe humain très courant : quand un malheur nous frappe, on cherche un compagnon d’infortune. « Je ne suis pas le seul, untel aussi a traversé ça. » Et cela semble alléger la peine. Qu’une crise économique, une épidémie, une catastrophe touche tout le monde à la fois nous console étrangement : je ne suis pas seul dans cette épreuve.
Pourquoi la souffrance des autres rend-elle la nôtre plus supportable ? Il y a à cela des raisons bien identifiées.
D’abord un besoin d’appartenance et de normalisation : si vous êtes seul à souffrir, vous vous sentez anormal, mis à part, presque puni ; voir que d’autres traversent la même chose « normalise » votre épreuve et vous replace dans une communauté. Ensuite une tendance à la comparaison : constater que d’autres endurent la même difficulté renforce l’idée que « c’est donc supportable » — une variante du « il y a pire ». Et enfin, à nouveau, cette dilution du fardeau : une douleur collective paraît peser moins lourd sur chacun.
Mais voici l’avertissement de la formule. Cette consolation, d’où tire-t-elle sa force ? De la vérité de notre situation, ou seulement du fait de partager la peine ? Est-elle un vrai baume, ou un simple anti-douleur qui apaise la surface sans rien soigner en profondeur ?
« Sans fondement de l’autre côté »
C’est là que le nœud se dénoue, par le mot le plus tranchant de la phrase : sans fondement. Sans base, sans racine, creux.
Ce que la formule affirme, sous sa forme spirituelle, on peut le reformuler ainsi : tout ce qui, dans nos vies, ne nous console qu’en nous noyant dans le nombre — « tout le monde fait pareil », « nous souffrons ensemble » — ne résiste pas à l’épreuve du moment où l’on se retrouve, pour de bon, seul avec soi-même. À ce seuil, on ne comparaît pas en tant que membre d’une foule. On y est irréductiblement singulier : avec ses propres choix, ses actes, ses négligences, ce qu’on a construit et ce qu’on a laissé filer.
Et les excuses tirées du nombre n’ouvrent aucune porte. « Mais tout le monde faisait ainsi. C’était l’époque. J’étais influencé par mon entourage. » Rien de tout cela ne tient, parce que rien de tout cela n’était vraiment nous. On ne peut pas déléguer sa propre vie.
Ce qu’on peut en retenir
On n’est pas obligé de partager la foi de l’auteur pour que cette phrase opère. En termes profanes, elle dit quelque chose que beaucoup découvrent tard : le conformisme n’est pas neutre. Se régler sur « tout le monde » nous détourne de la seule chose qui nous appartienne en propre — notre conduite, notre conscience, ce qu’on fait de sa vie singulière.
C’est, au fond, une alarme contre la pression à se ressembler tous, contre la psychologie de troupeau, contre ces valeurs mesurées en approbations et en like. Un appel à régler sa boussole non sur la foule, mais sur ce qui nous semble vrai.
Attention : cela ne revient pas à rejeter les liens, l’amour des proches, l’épaule qu’on trouve dans les moments durs. Leur prix est indéniable. Il s’agit de connaître leur limite, et d’investir aussi — peut-être surtout — dans ce qui a un fondement : notre intégrité, nos actes, la qualité de ce qu’on laisse derrière soi. Tout tient dans un équilibre et une hiérarchie de priorités.
Alors, un instant, arrêtez-vous. Quelle peur vous pousse à vouloir être « comme tout le monde » — la peur d’être seul, exclu, de ne pas être à la hauteur ? Quel désir — être accepté, aimé, simplement tranquille ? Et cette question, la plus vive de toutes : qu’avez-vous mis dans votre besace qui garde sa valeur même une fois franchi le dernier seuil, là où le nombre ne console plus ?
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